parcelles (2013)

Installation : 10 espaces visuels et sonores.

denis mariotte

Il est frappant de constater à quel point nombre de nos paysages urbains contemporains paraissent ressembler au bout du compte à une image d’ordinateur; comme si aucune transformation ne s’était opérée entre la phase de conception virtuelle et la mise en œuvre de l’objet. On y voit bien que toutes les normes en vigueur, établies pour le «soi-disant » bien-être et le bonheur de la collectivité y sont respectées ; mais aucune vie ne se dégage de ces espaces, ni même ne semble imaginable à l’intérieur. Comme si nous avions affaire là à un simulateur de vie mis sous vitrine … à un monde figé.

C’est de cette sensation de sourde froideur que l’on ne croyait envisageable que dans des lectures de science-fiction, qu’est née la construction de « Parcelles ». Des espaces reproduits à l’identique et mis en perspective, où la norme, comme une petite mort distillée, semble avoir pris le dessus sur l’expérience de la vie.

 Denis Mariotte, juin 2014

denis mariotte

© Dylan Piaser

 

 

 

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PARCELLES

 

Briques d’éternité avant disparition

 

 

 

Parcelles accueille son spectateur par un long mur noir rythmé par une dizaine de dispositifs signalés par de faibles lumières qui s’éteignent aussitôt que l’on s’y intéresse. À travers une minuscule ouverture, on découvre des saynètes miniatures à la longue perspective et séquencées par lumières et sons.

 

Que voit-on par ces interstices, derrière ce mur ? Des figurines d’un ou deux centimètres de haut et qui ressembleraient à nos anciens soldats de plomb si elles ne reprenaient des attitudes de quidam d’aujourd’hui, en complet ou tailleur plissé ; alignés comme pour l’appel ou dispersés dans des espaces désolés, repliés et pensifs ou dressés comme pour haranguer une foule absente, ils sont saisis dans des visions miniaturisées qui pourraient ressortir de films fantastiques ou d’anticipation. Ils sont comme figés dans une seconde d’éternité. Une courte séquence musicale se synchronise ou non avec la lumière changeante de petits spots de modélisme et ensemble elles dramatisent l’instant, promettant finalement que quelque chose survienne, l’inattendu ou l’instant décisif qui viendrait défaire ces mornes attentes – et pourtant rien ne vient. Quelques dizaines de secondes plus tard, peut-être une minute, tout s’éteint, tout s’arrête, prêt à recommencer à l’identique. Rien n’a eu lieu que notre propre attente de spectateurs.

 

Dans ces mondes mystérieux nichés derrière ce mur, ces zones ressemblent à des briques d’espaces et de temps alignées et parallèles qui ne se rencontrent jamais, juxtaposées, empilées, petits parcs humains au point de fuite ou à la destinée aussi uniques que spécifiques. Chacun y est pris dans sa situation, dans son arrêt, dans sa répétition, dans son histoire. Ce sont les strates d’un monde où chaque contexte singulier se répète sans inattendu possible, étages d’un monde d’indifférence au présent répétitif, cellules d’immortalité ou purgatoire dantesque où chacun n’attend plus que de revivre ce qu’il a vécu. Il s’en dégage la mélancolie propre aux ruines ou aux espaces hors du temps, survivants aux aléas et autres érosions de l’existence, tenus hors de l’histoire ; et en même temps, comme tendu par la séquence lumineuse et musicale, se faufile la possibilité d’un bouleversement… Attente qui pourtant n’ouvre que sur le noir nocturne et le silence de l’irrésolu et du perpétué qui caractérise la tragédie ; c’est celle de notre propre regard, véritable sujet de cette installation.

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© Dylan Piaser

Comme les œuvres précédentes de Mariotte, Parcelles offre à l’appropriation, en nous, de ce qu’elle nous évoque. Plus qu’à notre conscience critique, l’œuvre s’adresse à notre rapport au temps, au désir, au présent, c’est-à-dire à nos attentes ; un présent que l’œuvre ne vient pas combler, exciter, instruire ou divertir – rien de cela. Elle pose les conditions de son appropriation par le jeu, un jeu qui entreprend ici de reconnecter une certaine conscience critique avec la réalité de nos existences, un jeu qui nous fera, peut-être, nous dresser face au vide, au néant, au figé, au répété. C’est cette reconnexion, ce rapport, cette fine zone de frottements entre ce que nous ne connaissons que trop et ce que nous attendons qui est essentiel, à l’image de ce mur de bois qui, comme un châssis de théâtre, inscrit la fine séparation entre nos vies et ces petits mondes de fiction.

 

Spectateurs, nous sommes comme ces petits êtres immobiles pris une fois de plus dans une situation culturelle quasi vide de sens, comme suspendue hors de l’histoire, dans une impatience vaine – c’est le sens de ces points de fuite sans fin et de ces dramatisations simples et en boucle, mais aussi de la position de vision qui nous est proposée, comme à des gamins trop curieux. Notre alignement vaut bien celui des figurines. Qu’en ferons-nous ? En resterons-nous à cette attente toujours déçue, à cette conscience critique si rarement suivie d’action, à nos savoirs vains parce que déconnecté de nos existences concrètes ? L’œuvre ne le dit pas. Elle nous met en instance de le décider, et d’abord pour nous-mêmes. Si un changement aura lieu dans nos existences individuelles comme collectives, il ne surgira pas d’une parole neuve et supérieure, d’un constat éclairé et assuré surgi de nulle part, de l’œuvre inouïe d’un être révélant la voie nouvelle – mais de notre décision simple. Faire dévier le présent de sa sempiternelle désolation, ouvrir la possibilité du monde qui vient, cela nous revient, nous appartient. Dans sa modestie, dans sa simplicité, dans sa légèreté même de bricolage consciencieux, c’est là la violence sourde qui emplit Parcelles.

 

Eric Vautrin, septembre 2014

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© Dylan Piaser

 EN SAVOIR PLUS

MENTIONS

Conception et réalisation : Denis Mariotte

Aide à la construction : Manuel Majastre, Charlie Aubry, Gabriel Melendez-Nebot, Tito

Aide à la réalisation artistique : Maguy Marin, Louise Mariotte.

Programmation Arduino : Yragael et Sarah « la station magnétique », Charlie Aubry.

Remerciements : Elodie Dufour, Christine Kirkorian.

Production déléguée : extrapole

Coproduction Festival Montpellier Danse 2013

Avec le soutien de Ramdam (Ste-Foy-les-Lyon)

Avec l’aide du Ministère de la Culture DRAC Rhône-Alpes au titre de l’aide au projet chorégraphique

CALENDRIER

  • 1er au 6 juillet 2013 – Festival Montpellier Danse (Montpellier)
  • 16 janvier 2014 au 1er février • Théâtre Garonne (Toulouse)
  • 25 juin au 5 juillet 2014- Le Bois de l’Aune (Aix-en-Provence)
  • 4 au 24 Avril 2015 – Soirée Performances, Scène nationale d’Orléans (Orléans)